Aux origines de la Neurochirurgie française La Lettre du Neurochirurgien juillet 2014

Si l’on fait abstraction des trépanations néolithiques réalisées « à grande échelle » en particulier autour de la méditerranée (plus de 70 sites de trépanations préhistoriques découverts en France), on a la trace de véritables interventions neurochirurgicales réalisées en France dès le moyen-âge par les barbiers-chirurgiens. En 887 Charles III dit le gros, épileptique, a été trépané et a survécu un an. Gui de Chauliac (1300-1368) aurait opéré et guéri le pape en Avignon Clément VI d’un hématome sous-dural chronique. Le roi Charles VI dit le fou a été trépané en 1393.
Plus tard, de nombreux chirurgiens français, dont Ambroise Paré (1510-1590) ont décrit la pathologie traumatique crânienne (hématomes et plaies crânio-cérébrales) et une instrumentation spécifiquement destinée à la chirurgie du crâne en particulier le relèvement des embarrures provoquées par les armes de l’époque…

Au XIXe siècle sont publiés quelques exploits chirurgicaux isolés, mais les résultats sont habituellement catastrophiques avec une lourde mortalité au point que le crâne et le thorax sont considérés comme des sanctuaires que les chirurgiens ne pourront jamais violer. Ce n’est que dans la dernière décennie que les premiers bons résultats apparaissent : thèse de M. Auray (Paris 1896), M. Jaboulay (1860-1913) à Lyon, A. Chipault (1866-1920) à la Salpétrière. Mais il s’agit de tentatives isolées, le plus souvent sans lendemain, le terme neurochirurgie ne figure pas dans la première édition du Larousse du XXe siècle publiée entre 1928 et 1933.

L’histoire de la neurochirurgie française ne peut être dissociée de celle de la neurologie moderne dont le fondateur incontesté est Joseph Babinski (1857-1932) élève de Charcot et chef de service à l’hôpital de la Pitié : l’analyse sémiologique permettait le diagnostic topographique des lésions cérébrales et médullaires, de là l’idée d’en réaliser l’exérèse d’autant qu’aux États Unis et en Angleterre étaient publiés depuis 1880 les premiers résultats d’interventions cérébrales réalisée avec succès. Babinski devait « trouver » un chirurgien susceptible de se lancer dans cette aventure…

Thierry de Martel (1876-1940) a été celui-ci et a réalisé ses premières interventions neurochirurgicales dans la clinique de la rue Vercingétorix à Paris. Leur première publication commune a relaté l’ablation d’une tumeur cérébrale le 2 décembre 1909. De Martel a publié en 1918 : Traitement opératoire des plaies du crâne et en 1926 : La thérapeutique des tumeurs cérébrales : techniques chirurgicales.
Tout en poursuivant la chirurgie générale, de Martel a effectué de nombreux voyages aux États Unis pour y rencontrer en particulier Harvey Cushing et chaque semaine en Angleterre pour parfaire sa formation auprès de William Horsley. Il a pu ainsi importer en France les techniques neurochirurgicales et développer une instrumentation spécifique dont un trépan débrayable utilisé pendant de très nombreuses années.
À la clinique Vercingétorix, de Martel opérait aidé de Clovis Vincent son ami d’internat (concours 1904), et plus tard en présence de Marcel David et de Pierre Puech.
Néanmoins si les résultats obtenus dans la chirurgie rachidienne et médullaire étaient bons et équivalents à ceux obtenus aux USA et en Angleterre, ceux de la chirurgie crânienne restaient médiocres.
De Martel a conseillé alors à Vincent de se rendre auprès de Cushing avec pour objectif l’amélioration des résultats de la chirurgie crânienne, en lui disant : « tu auras plus tôt fait d’apprendre la chirurgie que moi d’apprendre la neurologie ».
À la suite de sa rupture avec Vincent en 1928, de Martel appela auprès de lui Jean Guillaume.
Issu d’une famille noble, sincèrement nationaliste, de Martel s’est suicidé lors de l’entrée des troupes allemandes dans Paris le 14 mai 1940.

Maurice Robineau (1870-1950) a développé à peu près simultanément, sous l’impulsion de J. Anastase Sicard, une activité neurochirurgicale à l’hôpital Necker mais qui est restée limitée à la chirurgie rachidienne.

Clovis Vincent (1879-1947) neurologue, formé à l’hôpital de la Salpétrière dans le service qu’avait dirigé Charcot, confiait ses patients à de Martel et l’assistait dans ses interventions.
Vincent se rend en 1927 chez Cushing à Boston et en revient ébloui, convaincu de l’avenir de la neurochirurgie, mais ne souhaitant pas (pas encore !) être lui-même neurochirurgien.
Lors d’une absence de de Martel, parti à Bagdad opérer un personnage important, Vincent, âgé alors de 48 ans, prend l’initiative d’opérer son premier malade le 8 juin 1928, aidé de Marcel David. Au retour de de Martel, Vincent avait opéré plusieurs patients et décidé de se consacrer entièrement à la neurochirurgie.
Ceci a eu pour conséquence, son départ de la clinique Vercingétorix et le transfert de son activité opératoire à la clinique de la rue Boileau de 1929 à 1933. Dans sa leçon inaugurale Vincent a écrit : « cette période est celle du plus dur effort que j’aie fait moralement, intellectuellement, physiquement… la rupture avec Martel, les discussions qui suivirent m’ont désolé ».
En 1930, Vincent effectue un nouveau voyage aux USA accompagné de Marcel David et Pierre Puech qui ont été ses premiers collaborateurs mais dont il se séparera quelques années plus tard. Sa compétence neurochirurgicale a été rapidement et unanimement reconnue et en 1933 a été créé le premier service de neurochirurgie à l’hôpital de la Pitié dont la responsabilité lui a été confiée alors qu’il n’était pas chirurgien, fait sans précédent dans l’histoire des hôpitaux français… En 1935, Cushing venu à Paris, a exprimé une grande admiration à l’égard de Vincent.
En quelques années ce service est devenu l’un des plus actifs d’Europe et a attiré des jeunes médecins français et étrangers pour se former à la spécialité au point qu’en 1938 a été créée la première chaire de clinique neurochirurgicale, consécration officielle de l’activité de Clovis Vincent.
Les élèves de Vincent, français et étrangers ont été très nombreux, la clinique neurochirurgicale de la Pitié étant devenu le passage presque « obligé » pour devenir neurochirurgien.
Durant la seconde guerre mondiale, Vincent a pu continuer dans des conditions parfois difficiles ses activités à la Pitié. En 1945, il a présenté les premiers symptômes de la maladie l’obligeant à arrêter progressivement son activité et qui devait l’emporter deux ans plus tard. Jacques Le Beau (avant de rejoindre Lariboisière) a assuré l’intérim à la tête du service jusqu’à la nomination de Petit-Dutaillis.
Quelques mois après la mort de Vincent, la neurochirurgie était enfin reconnue officiellement comme spécialité autonome. En 1948 ont été nommés les premiers neurochirurgiens des hôpitaux de Paris : M. David, P. Puech, J. Guillaume et J. Lebeau

Daniel Petit- Dutaillis (1889-1969), chirurgien généraliste de formation et professeur de pathologie chirurgicale, avait débuté une activité neurochirurgicale dans le service de son maître A. Gosset à la Salpétrière dès 1923, en opérant les patients qui lui étaient confiés par Guillain. Cette activité est restée toutefois modeste en raison des moyens qui lui étaient alloués.
En 1929 il rencontre H. Cushing et W. Dandy et en retire le plus grand bénéfice. En 1943 il est nommé chef du service de chirurgie générale à l’hôpital Bichat et y développe une activité neurochirurgicale.
Ce n’est qu’en 1948 après avoir effectué de nouveaux voyages aux USA qu’il est devenu neurochirurgien à temps plein, succédant à Vincent à la tête de la clinique neurochirurgicale à l’hôpital de la Pitié, dont il a organisé le service sur le modèle « américain », multidisciplinaire, s’entourant de nombreux collaborateurs.
D. Petit-Dutaillis exercera ses fonctions de chef de service jusqu’à sa retraite en 1960, poursuivra l’œuvre entreprise par Vincent et verra passer dans son service la plupart des futurs neurochirurgiens parisiens : G. Guiot et J. Rougerie, R. Houdart, B. Pertuiset, Y. Le Besnerais…
D. Petit-Dutaillis a été président honoraire de la fédération mondiale des sociétés de neurochirurgie (WFNS).

Jean Marie Guillaume (1903-1959), interne des hôpitaux de Strasbourg se destinait à la neurologie, mais a été rapidement attiré par la neurochirurgie au contact de René Leriche. Après sa rupture avec Vincent, de Martel cherchait un collaborateur neurologue, c’est ainsi que Guillaume devint résident à la clinique Vercingétorix.
Pendant la guerre il fut affecté comme neurochirurgien, mais après la défaite de 1940 qui a coïncidé avec le suicide de son maître, il dut se replier avec son ambulance dans le sud du massif central au delà de la ligne de démarcation.
À la fin de la guerre, après un bref passage à Clermont-Ferrand où s’était réfugiée la faculté de médecine de Strasbourg, il regagne Paris et dirige la première unité neurochirurgicale de l’hôpital de la Salpétrière où il succède à Petit-Dutaillis. Il y bénéficiera d’un service autonome dès 1949 qu’il dirigera jusqu’à son décès brutal au soir d’une rude journée opératoire.
Bien que n’étant pas interne des hôpitaux de Paris, il fut nommé neurochirurgien des hôpitaux de Paris en 1948 et chef de service en 1952.

Pierre Puech (1897-1950) avait connu Vincent sur le front de Verdun et était devenu son interne à la Pitié en 1929. Entré en conflit avec Vincent qui était un personnage autoritaire et pas toujours d’un commerce facile, il a été exclu en 1939 du service de la Pitié, ce qui a entraîné immédiatement la démission de M. David dont il était l’un des meilleurs amis.
Puech s’est vu rapidement confier quelques lits de neurochirurgie à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne par la préfecture de Paris et dès 1941 ce service comportait 100 lits avec une activité dominée par la psychochirurgie, ce qui n’était pas sans soulever de nombreuses questions d’ordre éthique auxquelles Puech essayait d’apporter des réponses. En 1948 il a fait partie de la première promotion de neurochirurgiens des hôpitaux jusqu’à son décès brutal.

Marcel David (1898-1986) après avoir quitté le service de Vincent en 1939, a connu une « traversée du désert », exerçant son métier dans plusieurs établissements de la région parisienne, dont le Val de Grâce à la fin de la guerre, et l’hôpital Paul Brousse.
Il a succédé à son ami Puech en 1950 à Saint Anne. Il sera à l’origine de ce qu’il est convenu d’appeler l’école de Sainte Anne caractérisée par la multidisciplinarité et le développement de la neurochirurgie fonctionnelle dont Jean Talairach a été l’une des figures les plus marquantes.
En 1948 David a été avec Wertheimer à l’origine de la fondation de la Société de Neurochirurgie de Langue Française (SNCLF) dont les statuts ont été déposés le 30 septembre et dont il a été le secrétaire jusqu’en 1976. Cette société à été d’emblée internationale : parmi les autres membres fondateurs il y avait quatre parisiens (J. Guillaume, J. Le Beau, P. Puech, D. Petit-Dutaillis), un nancéen (R. Rousseaux), un résident à Alger (P. Goinard), un suisse (A. Jentzer) et un belge (P. Martin).
David retourne à l’hôpital de la Pitié en 1960, lieu de naissance de la neurochirurgie moderne, succédant à Petit-Dutaillis, il connaît alors « l’apothéose » comme l’écrira plus tard son élève R. Houdart. Il aura comme élèves et collaborateurs Bernard Pertuiset qui lui succèdera, Pierre Pradat, Michel Sachs…

Jacques Le Beau qui se destinait à la géographie, a rencontré Clovis Vincent qui était un ami de son père et l’a convaincu de devenir neurochirurgien. Major de sa promotion d’internat, il a été chef de clinique chez Vincent en 1939. En 1951 il fonde le service de l’hôpital Lariboisière avant de succéder à Guillaume à l’hôpital de la Salpétrière en 1960. Raymond Houdart (1913-2008) lui succèdera à Lariboisière.

Jean Talairach (1911-2007) interne des hôpitaux psychiatriques de la seine en 1938 rencontre M. David au Val de Grâce à la fin de la guerre et s’oriente vers la neurochirurgie. En 1950 il se voit chargé de mettre en place à Sainte Anne les techniques de stéréotaxie, décrites deux ans plus tôt par Spiegel et Wycis pour traiter la maladie de Parkinson, les mouvements anormaux et rendre moins traumatisante la psychochirurgie qui est alors en plein essor.
En 1957 il définit avec Pierre Tournoux les coordonnées des différentes structures cérébrales à partir du concept d’une anatomie « normalisée » basée sur la ligne « CA-CP » adaptable à toutes les morphologies encéphaliques.
En 1958 est individualisée au sein du service Sainte Anne une unité de chirurgie fonctionnelle et stéréotaxique qui lui est confiée. Avec Talairach, David s’entoure d’une équipe pluridisciplinaire s’inspirant des travaux de Penfield au Canada.
Sa rencontre avec Jean Bancaud va déterminer son orientation définitive et aboutir à la création en 1962 du service de neurochirurgie fonctionnelle de Sainte-Anne dont il sera le chef incontesté, basé sur une approche anatomo-fonctionnelle originale, la téléradiographie permettant de s’affranchir de l’agrandissement radiologique source d’erreurs dans la définition des cibles cérébrales et la mise au point d’un cadre de stéréotaxie universellement adopté.
Il crée en 1971 avec Bancaud, la première unité européenne de recherche sur l’épilepsie qu’il dirige entouré de collaborateurs originaux et compétents jusqu’à sa retraite en 1980. Il sera remplacé à la tête du service de Sainte Anne par J.P. Chodckiewicz mais continuera son activité de recherche ce qui aboutit à la rédaction du second atlas d’anatomie fonctionnelle du cerveau en 1988 incluant les premières données fournies par l’imagerie fonctionnelle.
Jean Talairach est probablement le neurochirurgien français le plus connu et le plus cité dans le monde entier.

Gérard GUIOT (1912- 1998) a créé en 1950 le service de neurochirurgie de l’hôpital Foch a été mondialement reconnu pour la contribution qu’il a apporté aux tumeurs de l’hypophyse et de la base du crâne. Il a été nommé « neurosurgeon of the year » par la Fédération Mondiale des Sociétés de Neurochirurgie (WFNS). Jules Hardy l’a reconnu comme son maître en matière de chirurgie de l’hypophyse. Il était aussi un organiste de talent.
À Foch il a su s’entourer de collaborateurs renommés, J. Rougerie (1921-1984) pour la neurochirurgie pédiatrique dont il peut être considéré comme l’un des fondateurs et P. Derôme qui lui a succédé à la direction du service.

En province.

À Lyon, René Leriche (1879-1955), a été agrégé de chirurgie en 1910. En 1913, il effectue un voyage aux USA et rencontre plusieurs chirurgiens dont H. Cushing dont il deviendra un ami. De retour en France il fréquenta de Martel à la clinique Vercingétorix.
Pendant la première guerre mondiale, il s’illustre d’abord sur le front puis à l’arrière dans ce qui pourrait être appelé aujourd’hui un hôpital d’instruction.
Nommé chirurgien des hôpitaux de Lyon en 1919, il effectue, entre autres, des recherches sur l’hypotension intracrânienne, sujet contesté à l’époque, l’approche chirurgicale de la douleur et sur les sympathectomies.
Il a été nommé à la tête de la chaire de chirurgie de Strasbourg en 1924 où il séjourné jusqu’en 1937 avec un intermède à Lyon de un an en 1931 pour organiser le service de chirurgie du nouvel hôpital Édouard Herriot. En 1935, une unité de 12 lits de neurochirurgie a été individualisée dans cet hôpital au sein du pavillon attribué à la neuropsychiatrie. Il publie en 1938 son ouvrage intitulé « chirurgie de la douleur ».
Après l’armistice de 1940, Leriche sera le premier président du Conseil de l’Ordre des médecins créé par l’État français dont il démissionnera en 1942, s’opposant aux orientations politiques alors en cours. De 1945 à 1949, année de sa retraite il exerce à l’hôpital Américain de Paris, mais continuera une intense activité intellectuelle et scientifique.

Pierre Wertheimer (1892-1982), élève et ami de Leriche, professeur à 34 ans et chirurgien des hôpitaux à 38 ans, séjourne à partir de 1931 aux USA pendant 18 mois auprès de H. Cushing, W. Dandy et W. Penfield. Entre 1931 et 1936 Wertheimer a opéré 152 patients porteurs de tumeur cérébrale.
Pendant la seconde guerre mondiale, il doit s’exiler en Suisse et retrouve son service à l’hôpital Édouard Herriot en 1944. Bien que n’étant pas neurochirurgien exclusif, il est le fondateur de l’école neurochirurgicale lyonnaise, à l’origine de la construction de l’hôpital neurologique qui porte son nom mais dans lequel, par modestie, il n’a pas voulu exercer, confiant cet hôpital ouvert en 1962 à Louis Mansuy (1909-1988, qui avait été un élève de Leriche) et Jean Lecuire (1912-1993) et un peu plus tard G.E. Allègre.
J’ai eu le privilège avec Marc Sindou d’assister Pierre Wertheimer lors de ses dernières interventions réalisées à la clinique du Parc à Lyon où il a continué à exercer la neurochirurgie après sa retraite de chirurgien des hôpitaux en 1965.
C’est à Lyon en 1950 qu’a eu lieu le premier congrès de la Société de Neurochirurgie de Langue Française sous la présidence de René Leriche.

À Marseille Jean Paillas (1909-1992), neurologue de formation, a vécu ses premières expériences neurochirurgicales auprès de Marcel Arnaud qui osait quelques trépanations et laminectomies. Ceci devait être à l’origine de son orientation ultérieure, d’autant plus qu’il se tenait au courant et était impressionné par les « exploits chirurgicaux » de de Martel et Vincent qu’il a pu rencontrer plus tard. En juillet 1939, à quelques jours de la déclaration de guerre, il a été reçu à l’agrégation de médecine générale.
À la fin des hostilités, il lie des liens d’amitiés avec certains qui laisseront leur nom dans l’histoire de la neurologie et neurochirurgie française : H. Gastaut, R. Vigouroux, J. Boudouresques, J. Bonnal qui ira en Belgique, J. Duplay qui débutera l’activité de neurochirurgie à Nice… pour n’en citer que quelques uns.
C’est en 1952 qu’il a été promu à la tête de la seconde chaire de neurochirurgie française et a fondé l’école marseillaise et le 5 février 1953 qu’il a prononcé sa leçon inaugurale en présence de Petit-Dutaillis qui avait été « son parrain ».

À Toulouse Guy Lazorthes (1910-2014) chirurgien généraliste s’initie à la neurologie et rencontre à Strasbourg René Leriche en 1939 avant d’être affecté comme « neurochirurgien » de la 17e région militaire. En 1942, il effectue un stage de quelques semaines chez Vincent et se voit confier la responsabilité d’une unité de 7 lits au sein du centre anti-cancéreux puis de 10 lits à l’hôpital Purpan et se spécialise en neuroanatomie dont il devient professeur en 1948.
En 1946 il séjourne un an aux USA et rencontre M.M. Peet, P. Bailey, P. Bucy, A. Adson, W. Penfield et W. Dandy.
A son retour il se voit confier la direction du service de neurochirurgie, premier en province. En 1948, il retourne aux USA auprès de N. Dott et en 1955, il est nommé neurochirurgien des hôpitaux par un jury présidé par Petit-Dutaillis. Ses premiers collaborateurs sont H. Anduze-Acher et J. Espagno.
Longtemps doyen de la faculté de médecine de Toulouse, neuro-anatomiste de renommée mondiale, il a été à l’origine de la construction de l’hôpital Rangueil. Il a été en 1981 président honoraire de la WFNS.
G. Lazorthes qui a vécu plus de 100 ans, avec qui j’ai eu un long entretien en 2012, a gardé jusqu’au dernier moment une intense activité intellectuelle et continué à assurer un enseignement jusqu’à l’âge de 95 ans…

À Lille, Émile Laine (1912-1997) est venu à la neurochirurgie un peu par hasard. En 1943, il était chef de clinique dans le service de chirurgie pédiatrique et en l’absence de son patron, il reçoit une enfant en grande hypertension intracrânienne, décide de l’opérer et découvre une tumeur kystique du cervelet qu’il enlève avec succès. Dès lors son patron lui confie l’activité neurochirurgicale.
Après la guerre, E. Laine suit les interventions chirurgicales pratiquées par M. David, d’abord au Val de Grâce puis à sainte Anne et devient l’ami de Jean Talairach.
En 1947, quatre-vingts lits de neurochirurgie sont créés dans l’hôpital de neuropsychiatrie. En 1950, E. Laine devient chef du service de neurochirurgie avec comme premiers collaborateurs Jean-Marie Delandsher et Pierre Galibert qui ira ensuite à Amiens.
E. Laine s’est beaucoup impliqué dans la SNCLF, le syndicat des neurochirurgiens français et s’est fait connaître dans le monde entier par son expérience de la chirurgie des anévrysmes intracrâniens. Sa maitrise technique, exceptionnelle à l’époque a fait l’objet d’un film, malheureusement disparu ce jour ; ceux, comme moi, qui ont eu la chance de le voir en gardent un souvenir impérissable.
Il a été l’un des initiateurs de la construction de l’hôpital Roger Salengro afin d’installer la neurochirurgie dans des conditions optimales. Il en a été l’animateur infatigable jusqu’à sa retraite.
Sa grande taille et son éloquence animaient les séances de la SNCLF où il était à l’origine de joutes oratoires épiques en particulier avec M. David.

À Montpellier Claude Gros (1915-1998), chirurgien des hôpitaux a rencontré Clovis Vincent en 1942 ce qui a été à l’origine de sa vocation neurochirurgicale. Il a bénéficié d’une mission d’étude en 1945 et 1946 aux USA et au Canada et a fréquenté de nombreux neurochirurgiens parmi lesquels P. Bailey, W. Dandy, W. Penfield.
Il a été nommé agrégé de neurochirurgie en 1948, a bénéficié d’un service autonome en 1952 et a été nommé titulaire de la chaire de neurochirurgie en 1958.
Il s’est particulièrement intéressé à la neurochirurgie fonctionnelle : les hypertonies pour lesquelles il a décrit des techniques de radicotomies partielles et la maladie de Parkinson.
Il a été à l’origine de la création de la clinique Guy de Chauliac avec 120 lits de neurochirurgie et du centre Propara pour la prise en charge des blessés médullaires. Il partagera son activité entre le CHU et le secteur privé.
Il a eu pour principaux collaborateurs B. Vlahovitch (1927-2009) et P. Frerebeau qui lui a succédé.
Nous garderons de lui le souvenir d’un homme distingué, engagé auprès des neurochirurgiens en formation à travers de nombreux colloques organisés à Montpellier et aussi celui d’un grand marin. Lors de ces colloques, Gros logeait chez lui quelques jeunes neurochirurgiens. C’est à ce titre que j’ai connu la grande propriété qu’il avait avenue de Lodève. Le petit-déjeuner était servi à 6 heures, il n’était pas question d’y être en retard, la tenue devait être « correcte », j’ai eu le bonheur d’y croiser H. Verbiest et quelques années plus tard A. Walder.

À Rennes, Daniel Ferey (1898-1956) initialement chirurgien généraliste à Saint-Malo s’est intéressé à la neurochirurgie au contact de de Martel et de Vincent et a rencontré M. David au cours de son internat qui est devenu son ami et avec lequel il a vécu la seconde guerre mondiale dans la même ambulance chirurgicale.
En 1944, lors du siège de Saint Malo il doit opérer de nombreux traumatisés crâniens, ce qui l’amène à privilégier l’activité neurochirurgicale.
En 1948, il abandonne sa clinique malouine et devient neurochirurgien des hôpitaux puis titulaire d’une chaire de neurochirurgie alors que Rennes n’était alors qu’une école de médecine avec comme premier élève Albert Javalet.
Il décède en 1956, alors que Javalet était jugé « trop jeune » pour assurer sa succession. Plusieurs candidats ont été pressentis pour assumer sa difficile succession, et le choix s’est porté sur Jean Pecker, (1921-1989) dernier interne de Clovis Vincent, qui a été le véritable fondateur de l’école neurochirurgicale rennaise qui a essaimé dans tout l’ouest de la France. Ceux qui ont connu J. Pecker se souviennent des sa grande autorité, de son sens de l’organisation, de ses nombreux aphorismes percutants, lui qui « était las d’avoir toujours raison ». Je me souviens des conseils qu’il m’avait donnés lorsque j’ai été élu en 1985 président de la Société Française de Neurochirurgie : « la démocratie c’est le pouvoir des majorités, les minorités n’ont donc pas droit à la parole ». Je n’ai pas suivi ces conseils à la lettre…

À Nancy, René Rousseaux (1902-1955) chirurgien généraliste, qui s’était initié à la neurochirurgie auprès de de Martel et Vincent, ami de David, se voit confier la chaire de neurochirurgie dès 1946 et crée un service médico-chirurgical original regroupant des lits de neurologie confiés à son ami Kissel et de neurochirurgie qu’il anime lui-même.
En 1952, il est nommé professeur de clinique chirurgicale et chef de service de chirurgie où il installe une unité de neurochirurgie dont il confie la direction à Jean Lepoire (1923-1997). Après le décès prématuré de Rousseaux, Lepoire complètera sa formation auprès de David et Laine, deviendra neurochirurgien des hôpitaux en 1955 et ensuite chef de service, véritable fondateur de l’école nancéenne de neurochirurgie, très active et pluridisciplinaire. Henri Hepner (1934-2003) lui succèdera en 1988.
Lepoire a été non seulement un grand neurochirurgien, mais aussi un grand musicien et chevalier du Tastevin. C’est lors d’un chapitre au clos Vougeot où mon patron Louis Mansuy m’avait cédé sa place que j’ai eu l’occasion de mieux le connaitre et de l’apprécier…

À Bordeaux, c’est Louis Pouyanne qui paraissait initialement destiné à la neurochirurgie et qui est allé chez Vincent et chez Cushing. En fait son activité était multiple et dispersée et finalement il a choisi de se spécialiser en orthopédie et chirurgie infantile laissant à son plus jeune frère Henry Pouyanne (1912-1996) le soin d’y développer la neurochirurgie et de fonder avec Pierre LEMAN l’école bordelaise en devenant en 1955 chef du service de neurochirurgie à l’hôpital Abadie. François Cohadon leur a succédé à la tête de la clinique neurochirurgicale.

À Alger, Pierre Goinard (1903-1991), chirurgien des hôpitaux en 1927, se formera à la neurochirurgie chez Vincent, puis de retour à Alger crée le centre Barbier Hugo qui deviendra le premier service de neurochirurgie au Maghreb. À la fin de la seconde guerre mondiale, Alger étant alors la capitale de la France Libre, Goinard a été amené à traiter les blessés crânio-cérébraux du théâtre des opérations d’Afrique du nord, il y a côtoyé J.L. Pool et le général Eisenhower. En 1962, il quitte l’Algérie, vient à Lyon où il succède à Wertheimer à l’hôpital Édouard Herriot.

Il n’est pas possible dans le cadre de cet article de décrire, même succinctement, la carrière de tous ceux qui ont constitué la deuxième et la troisième génération de neurochirurgiens français que l’on peut situer dans les années 1950. Nous avons voulu limiter nos propos à ceux que l’on peut considérer comme des chefs d’école. Sans être exhaustif il faut ajouter à ceux déjà cités, à Paris : G. Mazars, J.F. Hirsch qui créera le premier service de neurochirurgie pédiatrique en 1971, Judith Lepintre, J.P. Caron, G. Szikla, J. Aboulker, aussi connu comme neurochirurgien que comme grand résistant et militant pour l’indépendance de l’Algérie, A. Danny à Limoges, P. Descuns et Colas à Nantes, P. Janny (neurologue de formation, puis chef de clinique chez Guillaume) et B. Montrieul à Clermont-Ferrand, R. Fontaine à Strasbourg, E. Woringer et J. Baumgartner à Colmar, J. de Rougemont à Grenoble, A. Gouazé à Tours…

En 1970 a été créée la Société Française de Neurochirurgie, sœur cadette de la SNCLF (au caractère international de plus en plus affirmé) pour représenter les neurochirurgiens français auprès des autorités de tutelle et des structures internationales, pour organiser la spécialité, fédérer toutes les « sur spécialités », et encadrer les jeunes neurochirurgiens en formation. La Société Française de Neurochirurgie regroupe ce jour près de 400 membres.
À l’initiative de son premier secrétaire, J. de Rougemont, les réunions se tenaient en hiver dans une station de ski, très souvent au Club-Méditerranée et étaient largement ouvertes aux plus jeunes. Cela a été pour tous les neurochirurgiens de ma génération, l’occasion de côtoyer au plus près les « mandarins » (et pas les moindres) de la spécialité et de lier avec eux de réels liens d’amitié. Dommage que cette tradition ait disparu…

Ce bref rappel historique, forcément subjectif, devrait être complété par un exposé de l’évolution des techniques (en premier lieu des techniques d’imagerie), la neurochirurgie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle qui était pratiquée par les pionniers, ses indications se sont élargies, ses résultats se sont considérablement améliorés au point d’être une spécialité chirurgicale comme les autres, mais ceci est une autre histoire…

J. Brunon

Bibliographie

  • ALLIEZ B. L’histoire de la neurochirurgie. Campus universitaire de neurochirurgie. 2002. www/unilim.fr
  • BABINSKI J., de MARTEL Th. Trépanation pour tumeur cérébrale. Ablation de la tumeur. Grande amélioration. Société de neurologie, 2 décembre 1909.
  • BROSSOLET C. Leriche René. Encyclopédie Universalis. 2008 ; thesaurus III : 3182.
  • CHAUVEL P. Hommage à Jean Talairach (1911-2007). Épilepsies. 2008 ; 20 : 77-80.
  • CHAUVET D., SAINTE-ROSE C., BOCH A.L. Le mystère des trépanations préhistoriques : la neurochirurgie serait-elle le plus vieux métier du monde ? Neurochirurgie 2010 ; 56 : 420-425.
  • DAVID M., GUILLY P. La neurochirurgie. PUF Paris 1970.
  • DESIRON Q. La trépanation de la préhistoire aux prémices de la neurochirurgie. 2004, Harvey Cushing center. http://medecine.ulb.ac.be.
  • DHELLEMMES P. Discours inaugural du Congrès 2006 de la SNCLF.
  • FREREBEAU P. Éloge du Professeur Claude Gros. Neurochirurgie. 1999 ; 45 :170.
  • GIROIRE H. Clovis Vincent. Olivier Perrin Paris 1971.
  • GUY G. L’histoire de la neurochirurgie à Rennes. Neurochirurgie. 2006 ; 52 :443-446.
  • HARDY J. Neurosurgeon of the year. Gérad Guiot. Surg Neurol. 1979 ; 11 :1-2.
  • HEPNER H. Éloge du professeur Jean LEPOIRE. Neurochirurgie. 1998 ; 44 :137.
  • HOUTTEVILLE J.P., BRUNON J. La société de neurochirurgie de langue française. Histoire de la neurochirurgie francophone. Régimédia Paris. 2008-2012.
  • JOMIN M. Emile Laine. Surg Neurol 1986 ;25 :121-123
  • JULIEN P.O. Orthez : Louis et Henri Pouyanne. La république des Pyrénées, 5 février 2013.
  • MANSUY L. L’hypertension intracrânienne dans les tumeurs cérébrales. Thèse med. Lyon 1937. 373p.
  • PAILLAS J.E. Leçon inaugurale de la chaire de Neurochirurgie. Marseille 1953.
  • PHILIPPON J. Histoire de la neurochirurgie à la Pitié Salpétrière. Histoire des sciences médicales. 1997, 31, N°2 : 173-179.
  • SICARD A. Thierry de Martel, seigneur de la chirurgie et homme d’honneur. Histoire des Sciences médicales, 1992, 26 : 99-104
  • WERTHEIMER P., DAVID M. Naissance et croissance de la neurochirurgie. Neurochirurgie 1979 ; 25 : 253-352.
  • Wikipédia a été utile pour vérifier certaines dates et quelques détails biographiques.